CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Méthodes non médicamenteuses d’analgésie et d’anesthésie citées dans le Corpus d’Hippocrate

Juvin Philippe

  mise en ligne : samedi 19 avril 2008


Les traités attribués à Hippocrate sont les plus anciens textes médicaux conservés des civilisations occidentales. Dans l’ensemble du Corpus Hippocratique qui comporte une soixantaine d’œuvres dans l’édition de Littré, les plantes médicinales analgésiques ou sédatives (mandragore, pavot, morelle) ne sont que rarement citées (moins de soixante fois dans tout le Corpus). Elles ne sont même jamais citées dans les deux plus grands traités chirurgicaux du Corpus : ‘’De articulis’’ (Artic) (Des articulations) et ‘’De fracturis’’ (Fract) (Des fractures). Or il est difficile d’imaginer la mise en oeuvre de techniques chirurgicales décrites dans ces livres sans aucune analgésie. Le but de ce travail était de d’analyser les moyens d’analgésie périopératoires proposés dans ‘’Des fractures’’, ‘’Des articulations’’ et dans les ‘’Aphorismes’’ (Aph) qui est une sorte de compilation des réflexions hippocratiques.

Dans ce travail, les trois livres (Art, Fract et Aph) ont été analysés de façon exhaustive à partir de l’édition de Littré. Les références données sont celles de cette édition.

Dans ces trois livres, Hippocrate rapporte l’utilisation de préparations médicinales. Mais celles-ci ne semblent pas avoir été utilisées comme analgésiques. L’hellébore et l’oxyglyky (Fract III, 546), données avant réduction des fractures, visaient probablement plus à prévenir la gangrène que la douleur. Des ‘’atténuants’’, sans plus de précision, sont conseillés pour la réduction des luxations (Art IV 81). Mais ils ne sont administrés qu’après la réduction, et ne correspondent donc pas à une technique d’anesthésie pour faciliter le geste chirurgical. Aucune substance n’est donc explicitement décrite comme anesthésique ou analgésique dans ces deux manuels de chirurgie. En fait, d’autres moyens, physiques, sont décrits dont l’auteur attendait peut être un effet analgésique.

L’affirmation que ‘’de deux douleurs, la plus forte obscurcit l’autre’’, (Aph, 2ème section, 46) suggère que pouvait être employée une technique de stimulation douloureuse à distance du site opératoire, dans le but de diminuer l’intensité de la douleur causée par le geste thérapeutique. Mais ce sont les modifications de température qui semblent avoir été les plus utilisées. La chaleur en particulier. Ainsi : ‘’Elle (la chaleur) (…) amortit les douleurs, calme (…) les malaises. (…) Elle est particulièrement utile dans les fractures des os, surtout quand ils sont dénudés (c’est-à-dire ouverte, NDA)’’ (Aph, 5ème section, 541). De la même manière, du vin, de l’huile ou du cérat sont appliqués sur les luxations ouvertes de l’articulation tibio-tarsienne, à la condition qu’ils soient ‘’tièdes’’, ‘’car le froid provoque des malaises’’ (Art IV, 271). A l’inverse, en cas de fracture fermée, c’est le froid qui est choisi comme technique analgésique. ‘’ Les gonflements et les douleurs sans plaie dans les articulations, les ruptures (fractures ?) sont généralement soulagés par d’abondantes affusions d’eau froide qui diminuent la tuméfaction et amortissent la douleur ; un engourdissement modéré a la propriété de dissiper la douleur’’ (Aph, 5ème section, 543). Ainsi, à part une exception (la réduction des malformations du rachis qui se faisait après bains d’étuve, Art IV, 205), le froid semble avoir été utilisé pour calmer les douleurs des lésions fermées, et la chaleur celles des lésions ouvertes.

Ainsi, alors que la chirurgie, que l’on qualifierait aujourd’hui de traumatologique, occupe une grande place dans le Corpus Hippocratique, les plantes aux vertus analgésiques y sont rarement citées. Pourtant Hippocrate ne méconnaissait pas la douleur peropératoire : ‘’réduire l’os luxé expose bien à quelques dangers de malaise, si le traitement n’est pas habile’’ (Art IV 279). Nous avons montré que l’analgésie périopératoire était probablement recherchée par des stimulations nociceptives, le froid ou la chaleur. Celle-ci était-elle efficace ? Nous n’en avons aucune preuve. En fait, des gestes chirurgicaux très rapides et peut être une perception de la douleur différente de notre perception moderne ont pu aussi contrebalancer en partie l’insuffisance de cette analgésie.