CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Naissance de l’anesthésie à Bordeaux

Gallon Philippe

date de publication : 1847

  mise en ligne : lundi 24 mars 2008


C’est le samedi 16 janvier 1847, soit 4 mois jour pour jour après Boston, que François Chaumet, chirurgien à l’hôpital Saint-André de Bordeaux, fit la 1er anesthésie chirurgicale à l’éther, sur un jeune homme qu’il allait " tailler ". L’anesthésie permit l’abord périnéal et l’extraction de la pierre sans douleur. Une seconde anesthésie pour lithotritie fut en revanche un échec et il fallut s’y reprendre à 3 fois.

François Chaumet était chirurgien major (chef de service) et professeur à l’école de médecine. Opérateur hors pair, il était membre correspondant de l’Académie de médecine. Il mourut en 1859 des suites d’une piqûre anatomique. Très estimé, la population de Bordeaux réclama pour lui la Légion d’honneur qu’il reçu " in extremis ". Une rue de Bordeaux porta son nom pendant 60 ans.

Cependant, c’est un autre chirurgien, Denis Puydebat qui eut, dans " le Mémorial Bordelais ", les honneurs de la presse politique pour une intervention sous éther. Il s’agissait d’une amputation de cuisse chez un enfant de 15 ans. Après quelques minutes d’émotion due à " un état syncopal préoccupant ", l’intervention se termina heureusement bien et ce fut un franc succès.
Il est difficile de savoir comment Chaumet eut l’information. Soit immédiatement après la communication de Malgaigne du 12 janvier. Celle-ci imprimée le 13, pouvait être à Bordeaux le 15 (la diligence mettait 44h pour faire le trajet) et appliquée le lendemain 16… Cela paraît un peu bref mais c’est possible. Soit un peu plus tôt, par correspondance directe entre parisiens et bordelais, mais il paraît peu probable car les chirurgiens de province attendaient l’aval des autorités parisiennes pour entreprendre de telles nouveautés.
Ces " expériences sur l’inhalation de l’éther " eurent beaucoup de succès, à tel point qu’il fallut, le 19 février, que la direction des hospices rappellent aux règlements, à savoir que trop de curieux compromettaient l’ordre et la sûreté des opérations. Le 5 mars, l’hôpital achetait 3 appareils de Charrière pour la somme de 75 francs. Le même jour, il passait commande d’une nouvelle cloche d’appel pour la somme de 40 francs. Pour mémoire, le salaire d’un ouvrier était de 3 ou 4 francs par jour.

Dès le début du mois de février, les protagonistes analysèrent et critiquèrent la technique d’administration de l’éther :

- Magonty, un autre chirurgien de Saint-André, pensait qu’il valait mieux utiliser un tube en verre buccal plus large pour permettre une admission d’éther plus grande.

- Barnetche, obstétritien, pensait au contraire, qu’il le fallait plus étroit, pour avoir un jet plus puissant.

- Chaumet, quant à lui, disait qu’il faut " accoutumer le poumon à l’éther " par des essais préalables et savoir adapter le débit.

- Jeannel, qui était un pharmacien militaire, critiqua l’appareil de Charrière acheté par les hôpitaux. Il trouvait que le flacon et les tuyaux étaient trop étroits et étaient à l’origine des accès de suffocation observés. Il préconisait de " faire arriver dans les poumons l’air chargé de vapeurs éthérées aussi librement que l’air pour la respiration normale, la trachée artère doit servir de modèle pour le calibre des tubes et soupapes ". Puis Jeannel porta ses critiques sur ceux qui donnaient l’anesthésie, en particulier les dentistes : " ne semble-t-il pas que la direction d’un agent si merveilleux et si puissant ne doive pas être confié au premier venu ? Quand on s’abandonne en sécurité en chemin de fer, ne sait-on pas bien que la locomotive n’est pas tenue par un cocher de fiacre ?… Je demande que l’éthérisation soit considérée comme une opération médicale et qu’il soit défendu aux personnes étrangères à l’art de guérir, de la pratiquer… ". Jeannel écrivait ceci le 28 mars 1847 !
Au plan " philosophique ", se sont les journalistes qui répondirent dans le quotidien " La Guienne " du 14 février, aux réflexions de Magendie. Ils posaient clairement la question :
- l’anesthésie est-elle physiquement dangereuse ?
" Et bien on verra à l’usage ".
- L’anesthésie est-elle moralement dangereuse ?
" Il en est de cette nouvelle découverte comme beaucoup de procédés qui sont les instruments du bien et du mal selon les personnes qui s ‘en servent. L’opium (alors largement utilisé comme analgésique) produit la léthargie, faut-il proscrire l’opium ?
Quelques mois plus tard, ce même journal posait la question de la douleur. La douleur était-elle utile ? Ce à quoi, il répondit : Oui, peut-être…pour certains :
- pour les philosophes : " comme moyen le plus sur de s’élever, d’anoblir son âme "
- pour la religion et ses martyrs : " à la recherche d’un dieu rédempteur "
- pour les artistes : " qui y puisent leur génie dans une fièvre ardente "
Mais il ne fallait surtout pas généraliser ! " pourquoi souffrir alors que la science a acquis une découverte si précieuse et l’humanité un bienfait de plus ".

Le chloroforme est arrivé à Bordeaux à la fin de l’année 1847. La 1er trace que l’on en ait, est une anesthésie pour avulsion dentaire chez une fillette de 12 ans, au domicile du docteur Bancal. L’événement est rapporté par La Guienne du 8 décembre 1847. Sept personnes y assistaient : le dentiste, "l’anesthésiste" le docteur Bancal, le médecin traitant, le substitut du procureur du roi, un avoué, le pharmacien et le frère de la fillette. Tous, sauf Bancal, s’essayèrent au chloroforme et furent anesthésiés quelques instants sans problèmes. Un seul abandonna : l’avoué, qui était grippé. Et tous, ajoute le journal : " se livrèrent à une grande gaieté à l’issu de ces essais ".

Bancal, qui était médecin chef de l’hospice des vieillards, anesthésiait allègrement ses patients pour sondage vésical. Il fut sèchement rappelé à l’ordre par l’administration, car il n’en avait pas averti les autorités et n’étant pas chirurgien, il n’avait pas le droit, en principe, d’effectuer ces anesthésies.

C’est le 10 février 1848, que La Guienne, rapporta l’accident d’anesthésie survenue à Londres sur Hanna Grener : "a succombé à une affection des poumons occasionnées par le chloroforme, mais aucun blâme ne peut être encouru par le chirurgien ou par son aide". Voilà pour les faits, mais le journaliste rajouta un commentaire sur le danger du chloroforme : " quoique d’un emploi simple et facile, le chloroforme est-il sans danger ? Telle n’est pas notre opinion. Le grand art consiste à savoir s’arrêter à temps dans les inspirations du chloroforme ".

EN CONCLUSION

On peut voir que si les réflexions d’ordre technique restent aux médecins ou aux chirurgiens, ceux-ci ont été bien silencieux sur les problèmes d’ordre social ou moral. Il est dommage que se soit les journalistes qui soulèvent les possibilités d’accident lors de l’inhalation du chloroforme. Cela se prolongera, d’ailleurs lors des discussions sans fins à l’Académie de médecine où la " cécité " de nombreux chirurgiens étaient évidentes devant les risques et les accidents dus au chloroforme.
Bordeaux était, au XIX° siècle, une ville prospère et en pleine expansion, essentiellement grâce au commerce portuaire des vins et vers les Antilles. Le dynamisme de ses médecins fit qu’il n’y eut aucun retard dans la mise en place des nouvelles techniques. Cet esprit d’entreprise se traduira, pour notre spécialité, par la " découverte " de l’anesthésie par Cyprien Oré en 1874, et pour la ville, par une mutation radicale du paysage médical avec la renaissance de la faculté de médecine et la construction d’une ensemble hospitalier qui perdurera jusqu’à une époque presque récente.

BIBLIOGRAPHIE

- Bulletin de la société de médecine de Bordeaux, bibliothèque de la faculté de médecine de Bordeaux- les quotidiens : La Guienne et le Mémorial Bordelais, bibliothèque municipale de Bordeaux.- Registre des délibérations des hospices de Bordeaux, archives départementales de Gironde.