MD Rossignon
Département dAnesthésie- Réanimation
Hôpital de la Pitié- Salpêtrière - PARIS
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Le succès de la première anesthésie générale à léther réalisée par Thomas Willliam Green Morton le 16 octobre 1846 sur la personne de Gilbert Abbott, pour lexérèse dune tumeur vasculaire cervicale par John Collin Warren, se répandit sur le vieux continent grâce, entre autres, au professeur Jacob Bigelow (1786 1879). Ce vénérable médecin, botaniste de renom, avait assisté à cet exploit en compagnie de son fils, Henry Bigelow ( 1818-1890. Ce dernier, chirurgien puis professeur de chirurgie, avait publié un article relatant le succès de Morton dans le " Boston Medical and Surgical Journal " du 18 novembre 1846, article repris le 19 dans le " Boston Daily Adviser ", sous le titre " Insensibility during surgical operation produced by inhalation " .
Datée du 28 novembre, une lettre de Jacob Bigelow relatait lévènement à son ami Francis Boott, Américain exilé à Londres ; il y joignait larticle de son fils. Six semaines sétaient déjà écoulées depuis le succès : en effet, prudents, les chirurgiens américains voulaient sassurer de lefficacité et de la sûreté de lemploi de léther avant de répandre linformation. En outre, ils navaient pas donné leur adhésion à un produit appelé " Léthéon " par Morton. John Foster Brewster, professeur danatomie et de physiologie à Philadelphie, expert en chimie, démontra le premier que le Léthéon était de léther sulfurique. ( Son opuscule " Ether et Chloroform " publié en 1851, fera longtemps autorité).
Le courrier de Jacob Bigelow voyagea à bord de lAcadia, bateau de la Samuel Cunard Line, qui quitta Boston le 3 décembre 1846, fit une escale à Halifax avant darriver à Liverpool le 16 décembre.
La lettre arriva dès le lendemain, 17 décembre, chez Boott. A son domicile eut lieu le 19 décembre une extraction dentaire sous éther pratiquée par le dentiste James Robinson, en présence dun autre chirurgien renommé, Liston.
A bord de lAcadia se trouvait également Edward Warren, de la famille du professeur Warren, chargé par Morton de répandre lusage de son inhalateur en France. Lappareil était constitué dune sphère en verre, contenant une éponge imprégnée déther, avec deux orifices. Lun communiquait avec lair ambiant alors que lautre était raccordé à un robinet en bois servant dembout buccal. La chaleur de lair expiré dans la sphère favorisait la vaporisation de léther. Lair inspiré senrichissait ainsi en vapeur déther et en CO2, ce qui favorisait une polypnée accélérant linduction.
William Fraser, chirurgien à bord, dut converser longuement avec Warren, car dès le 19 décembre, il pratiqua à Dumfries, la ville où il habitait, une anesthésie générale à léther pour une intervention chirurgicale.
Plus dune semaine avant larrivée de lAcadia à Liverpool, un jeune médecin américain, Francis Willis Fisher, avait contacté lillustre Velpeau pour tenter une anesthésie générale. Fisher, comme nombre de ses confrères fraîchement diplômés, venait parfaire pendant deux ans sa formation auprès des plus illustres chirurgiens de Paris. Diplômé de Harvard en 1846, il avait probablement été informé fin novembre de la réussite des premières anesthésies de Morton par un de ses " former medical instructor ", John Ware, professeur en chirurgie au Massachusetts Hospital. Ce dernier avait publié le 29 novembre le récit de ce succès dans la Revue Médicale Anglaise et Etrangère, article repris dans la Gazette des Hôpitaux Civils et Militaires le 12 janvier.
Velpeau ne se laissa pas convaincre par Fisher : durant la séance de lAcadémie de médecine du 12 janvier1847, il expliqua ainsi son refus: " Il y a six semaines environ, on est venu me proposer den faire lessai dans mon service, mais sans vouloir me dire quelle était la manuvre à laquelle on voulait avoir recours. Je ny consentis point tant que je ne saurais de quoi il sagissait ". Devant lAcadémie des Sciences, 6 jours plus tard, il révéla, à propos de linhalation déther, qu" une lettre du docteur Warren de Boston, me la fait connaître il y a plus dun mois et M. le Docteur Willis Fisher de la même ville est venu me proposer den faire lessai à la Charité vers le milieu du mois de décembre dernier. ". Il existe un flottement quant à la date exacte à laquelle Fisher se serait adressé à Velpeau mais la rencontre a pu avoir lieu entre le 1ER et le 8 décembre 1846...
Fisher se rendit alors à lHôpital Saint- Louis, dans le service de Jobert de Lamballe. Le 15 décembre 1846, il exerça ses talents sur la personne de Pierre Dihet, un charretier de 59 ans qui présentait un cancer de la lèvre inférieure. La procédure employée fut ainsi décrite par linterne Gogué : "Ayant apporté un globe de verre à deux tubulures et une fiole contenant de léther, on introduisit des morceaux déponge dans le vase et on versa le liquide contenu dans la fiole ; aussitôt lodeur caractéristique de léther se répandit, tous les assistants perçurent la même sensation et pensèrent quon devait ainsi enivrer les malades.
Le vase, avons-nous dit, avait deux tubulures : lune fut laissée libre pour livrer passage à lair : lautre fut placée dans la bouche du malade. Les narines furent laissées ouvertes. On recommanda alors daspirer fortement afin que lair chargé de vapeur déther pénétrât dans la cavité buccale, et de là dans les voies respiratoires. De cette manière, linspiration et lexpiration se faisaient assez librement : mais on conçoit que dans linspiration une certaine quantité dair non saturé pénètre dans les fosses nasales, et que dans lexpiration une certaine quantité dair expiré retournait dans le globe se mélanger aux vapeurs déther. Tout cela, dailleurs, ne pouvait que retarder le développement des effets de léther.
Mais revenons à notre malade et disons quau bout de dix-huit minutes il navait pas encore pu obtenir quelques symptômes bien tranchés. Lexpérimentateur manquant des objets nécessaires pour terminer lexpérience, M.Jobert se mit à pratiquer lopération "
Jobert expliqua cet échec par " la quantité insuffisante déther mais aussi lappareil qui était mal conformé ", appareil dont la description rappelle linhalateur de Morton, encore sur lAcadia ce jour là.
Cette première tentative ne fut publiée dans la " Gazette des Hôpitaux civils et militaires " que le 12 janvier 1847, jour où parut une traduction de la lettre écrite le 29 novembre 1846, par John Ware à léditeur bostonien Forbes :" Jai trouvé à mon arrivée ici ( )une application nouvelle dune chose ancienne, qui sera, jespère, digne de votre intérêt. Cest un nouveau moyen de rendre les malades insensibles à la douleur pendant les opérations chirurgicales, à laide de laspiration de la vapeur déther sulfurique. Par cette aspiration, les malades sont mis dans un état analogue à celui qui caractérise lintoxication alcoolique ou le narcotisme produit par lopium. Cet état continue pendant cinq ou dix minutes, et, pendant ce temps, les malades sont insensibles à la douleur. Une cuisse a été amputée, un sein extirpé, une dent arrachée sans la plus légère souffrance. Le nombre des opérations pratiquées, spécialement sur les dents est considérable, et je crois que peu de personnes sont réfractaires à linfluence de ce nouvel agent. ( ) Ce moyen a dabord été mis en usage par un dentiste, et il est surtout employé maintenant par cette classe de praticiens. Ce dentiste a pris un brevet, et a envoyé en Europe des agents qui sont chargés de lui en assurer la propriété. ".
Le flambeau de lanesthésie en France fut repris par Joseph Malgaigne, chirurgien en second de Jobert de Lamballe à Saint-Louis. " Ni opérateur, ni clinicien, plus réputé pour le verbe et la plume que le bistouri ", il fut le premier, ce 12 janvier 1847, à présenter devant les membres de lAcadémie de Médecine, une série comportant 5 patients ayant bénéficiés du " nouveau moyen indiqué par les Américains pour rendre les opérations moins douloureuses ". Le premier cas était un jeune homme de 18 ans, présentant un phlegmon suppuré à la partie inférieure de la jambe. " On lui fit respirer de lacide sulfurique pendant deux minutes, ce qui suffit pour le plonger dans un assoupissement complet " . Labcès fut ouvert avec le bistouri ; une demi- minute après le malade séveilla ; il navait rien senti ; à tel point quil croyait navoir point subi lopération et disait sy résigner. ". Le second était un Italien un peu plus âgé qui portait une tumeur cervicale. Il inspira léther pendant cinq minutes avant dêtre opéré. A son réveil, " il dit avoir eu la conscience quon lui enlevait sa tumeur, mais navoir éprouvé aucune douleur. ". La troisième était une jeune femme présentant également une tumeur au niveau du cou. Elle ne perdit connaissance quaprès 18 minutes dinhalation. Si elle ne sentit pas la première incision, elle se réveilla brutalement à la seconde et souffrit pendant tout le reste de lopération. Un homme avait eu la jambe broyée par un wagon. Il fut soumis aux vapeurs de léther pendant 17 minutes, ne souffrit point durant lamputation mais eut conscience de lopération que lon pratiquait sur lui. Le dernier patient devait être opéré dun strabisme mais linhalation déther fut un échec total.
Lappareil utilisé par Malgaigne pour son premier malade était des plus rudimentaires : un tube ordinaire contenait de léther et le patient le tenait fermement dans sa bouche. Pour les suivants, il introduisit dans lune des narines, lautre étant fermée, un tube plongé dans un flacon contenant de léther sulfurique. Les patients inspiraient par le nez et expiraient par la bouche. La simplicité de cet appareillage explique sans doute les échecs et les anesthésies très incomplètes obtenues par ce procédé.
A peine terminé, cet exposé souleva de violentes critiques. Ses collègues inondèrent Malgaigne de reproches et, tout en reconnaissant aimablement ses qualités de chirurgiens et sa compétence médicale, lassommèrent de quolibets dune rare violence et dune exceptionnelle perspicacité " Hâtez-vous de vous servir de léther tant quil insensibilise encore . " put on entendre dans le brouhaha ! Mais plus réfléchis ou plus audacieux, quelques-uns, tels Laugier à Beaujon, Roux à lHôtel-Dieu, et même Velpeau
à la Charité, saventurèrent à imiter Malgaigne. Roux sinterrogea bien vite sur linconstante intensité de lanalgésie observée lors de ses premières tentatives : " jai répété quatre ou cinq fois lexpérience, et je nai obtenu jusquà présent aucun résultat.
Cela tiendrait-il à la manière de procéder, à la dose déther inspiré ? Je lignore. Je me suis servi de plusieurs appareils, entre autres celui de Richard destiné aux fumigations aromatiques ; aucun procédé na réussi. Jai cru reconnaître quil ne fallait ni trop ni trop peu déther, et que cétait par des tâtonnements, des essais multiples quon pourrait arriver à trouver la dose convenable. Aussi ny ai-je pas renoncé . ".
Velpeau ne pouvait sempêcher de douter devant les échecs répétés, observés la semaine suivant la communication de Malgaigne par Roux et Laugier: " Faut-il prendre à la lettre toutes les merveilles qui se débitent à ce sujet dans les journaux politiques? ".
Le 18 janvier, il tentait de trouver des explications à ces insuccès : " Il est possible (..) que linconstance des effets de léther tienne autant à limperfection des appareils employés chez nous, quà la nature même du médicament ou à la diversité des idiosyncrasies. On aurait tort, après tout, de porter, dès à présent, un jugement quelconque sur la valeur de cette ressource. Ainsi quil arrive presque toujours quand un fait nouveau vient à surgir dans les sciences, on doit sattendre à quelques vagues, à quelques divergences dans les appréciations, à des tâtonnements inséparables de toute application nouvelle. ".
La semaine qui suivit cette réflexion fut décisive pour lanesthésie. Joseph Charrière améliora linhalateur de Morton en lui adjoignant un tube flexible qui autorisait linhalation de vapeurs déther en position couchée. En outre, le flacon avait une base beaucoup plus large ce qui permettait une évaporation sur une surface beaucoup plus étendue. Les narines étaient fermées à laide dune pince à ressort et deux soupapes permettaient lune dinspirer les vapeurs déther, lautre dexpirer lair contenu dans la bouche.
Après léchec du 15 décembre, Fisher sétait probablement tourné vers un autre Américain, le dentiste Christopher Starr Brewster ( 1799-1870). Né près dHartford, ville natale de Horace Wells, Brewster exerça lart dentaire aux Etats-Unis, au Canada, avant de sinstaller au 11, rue de la Paix à Paris en 1833. Ses compétences et sa renommée étaient telles quil devint le dentiste de Louis-Philippe. Il fut demandé à Saint-Pétersbourg auprès de la famille impériale en 1842 et devint " dentiste honoraire de sa Majesté lEmpereur de Russie ". Georges Sand, Prosper Mérimée, Delacroix, Balzac lavaient élu pour praticien. La vie professionnelle de Brewster est beaucoup moins connue que ses succès mondains. Cependant, daprès un rapport rapportant toutes les opérations pratiquées à Paris le 22 janvier 1847, publié dans le " Medical Times ", il semblerait que Brewster associé à un certain Marshall utilisait avec succès léthérisation pour les extractions dentaires. Malheureusement, ces tentatives et leurs dates sont mal connues car, ainsi que le soulignaient les " Archives générales de Médecine ", si " les petits journaux ont retenti du nom de Brewster ", les avulsions dentaires nintéressaient que médiocrement les médecins
Fisher connut enfin son heure de gloire en pratiquant avec succès, le 23 janvier, une anesthésie générale chez Roux et une autre chez Velpeau. Le 25, une note du docteur Laugier sur quelques " Observations relatives aux effets produits par linhalation de léther sulfurique " déclencha lenthousiasme des uns, le scepticisme ou le mépris des autres. Dans son service, il avait réalisé une anesthésie générale parfaite pour lamputation dune jeune fille de dix-sept ans. Dans le mois qui suivit, il fit trois autres amputations sous éther
Bientôt les opérés réclameront être " enivrés " par léther. Ainsi un patient de Malgaigne le supplie-t-il à la douzième minute dinhalation : " laissez-moi cela, cest si bon ! encore un peu, ce nest pas assez, encore " alors quune jeune fille endormie par Laugier se croyait " pendant son sommeil avec Dieu et ses anges. ".
Dès le 30 janvier, Fournier-Deschamps employait " la vapeur éthérée pour terminer sans douleur un accouchement avec le forceps. ".
Lors de la discussion des effets de léther sulfurique qui eut lieu le 2 février à lAcadémie Royale de Médecine, Jobert de Lamballe rapporta 13 cas danesthésies générales dont deux réalisées avec succès le 19 décembre : une femme de 35 ans, qui devait subir lapplication de cautère pour une névralgie jambière sendormit au bout de 4 minutes et déclara au réveil avoir fait un rêve agréable. Le même jour, après 17 minutes dinhalation, sendormit un homme opéré dune " tumeur enkystée ".
Lenthousiasme croissait mais des voix sélevaient hostiles, violentes et passionnées pour démontrer les risques et les inconvénients de la méthode. Parmi les plus influentes se faisaient entendre celles dOrfila, doyen de la faculté de médecine, Proust, le chimiste, et Magendie, le célèbre physiologiste.
Au cours dune séance houleuse à lAcadémie des Sciences, le premier février, Magendie souleva la question de la moralité de lanesthésie générale: " . Ce que je vois de plus certain dans tout cela, cest que les chirurgiens font des expériences humaines sans savoir ce quelles produiront, ni quels sont les résultats quils obtiendront. Cette conduite na peut-être pas toute la moralité désirable Vous plongez les malades dans un état divresse ; car ce nest pas autre chose quun état divresse ; que la substance soit inspirée ou prise en boisson, peu importe. . "
Il se radoucit ensuite un peu : " Nos honorables confrères, je ne puis en douter, font ces essais en sentourant de toutes les précautions désirables ; ils y mettent prudence et sollicitude. Mais supposez les mêmes essais faits par des hommes inhabiles, par des ignorants, par des mains criminelles ( il faut tout prévoir), et ne voyez- vous pas quelles seront les conséquences ? Et si au lieu dopérer publiquement, livresse a été produite dans lintimité des familles ou même clandestinement, sur des femmes, sur des jeunes personnes, avec des intentions perverses ou un but coupable, croyez-vous que la morale et la sécurité publique ne seraient pas gravement compromises ? Prenez-y garde, messieurs, il ne suffit pas de vouloir le bien ; il faut encore se garder du mal. ". Il devait conclure : " A mes yeux, la nouvelle méthode est sujette à des inconvénients graves et je ne saurais trop vivement protester contre la généralisation dun semblable moyen Quun malade souffre plus ou moins, est-ce là une chose qui intéresse lAcadémie des Sciences ? ".
Bouillonnant de colère et dindignation, Velpeau précisa que les précautions les plus sévères étaient prises pour réaliser chaque anesthésie, et quà ses yeux il ne sagissait pas à proprement parler dexpériences. Il senflamma violemment au souvenir de certaines phrases: " Monsieur Magendie dit que cest peu de chose de souffrir, et quune découverte qui a pour but dempêcher la douleur est dun médiocre intérêt. Mais Monsieur Magendie croit-il que ce nest rien que la douleur ? Ignore-t-il que cest là la cause des angoisses des familles ? Monsieur Magendie semble partager lopinion vulgaire que les chirurgiens sont durs, insensibles. Cest en effet ce que disent les gens du Monde. Il ne sait donc pas, mais si, il le sait bien, tout ce que les chirurgiens concentrent démotion quand ils pratiquent une grave opération. Sils ne le laissent pas voir, cest que le sang-froid, l impassibilité apparents sont une de leurs premières qualités. Et, dès lors, comment sétonner que les chirurgiens acceptent avec bonheur une découverte, qui sans danger, produit de linsensibilité, Le point capital ici est acquis, cest linsensibilité, ce fait est maintenant hors de toute contestation ".
Avec une assurance un peu prématurée, Velpeau affirmait linnocuité de la méthode. Cette audacieuse assertion fut contredite peu de temps après par la publication des premières complications liées à léther ..
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