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  • Histoire des injections intra-veineuses

    Viard Dominique

      mise en ligne : vendredi 28 mars 2008




    L? ??histoire des injections intra-veineuses ou « infusion » débute au XVIIe siècle après la découverte de la circulation du sang par HARVEY   en 1628. Après 40 ans de gloire, elle tombe dans l? ??oubli pendant 150 ans, à la suite de la Sentence du Châtelet de Paris interdisant la transfusion sanguine

    LA CIRCULATION

    Bref rappel de sa découverte

    Jusqu’aux travaux de HARVEY  , les théories de GALIEN   (1131-1211) en matière de circulation servaient de référence. Il est établi que :

    * les veines et les artères renferment du sang différent, non seulement par la structure spéciale à chaque vaisseau, mais encore par la quantité d’air qui est mêlée au sang.
    * le pouls est le résultat de la contraction du coeur perceptible dans les artères seulement.
    * les plaies des artères ne cicatrisent pas.
    * ces plaies artérielles entraînent de fortes hémorragies ;

    C’est André CESALPIN en Italie en 1519, qui le premier reconnaît le circuit du sang : jusqu’alors, le mouvement sanguin était imaginé comme un flux et un reflux. Il est le premier à employer le mot CIRCULATION.

    Harvey   en 1628 dans son ouvrage « Etude anatomique du mouvement du coeur et du sang chez les animaux » présente des idées révolutionnaires étayées par la ligature des vaisseaux sanguins.

    « Partout où il y a du sang , toujours aussi sa marche demeure la même, soit dans les veines, soit dans les artères. Des artérioles le fluide passe dans les veinules du parenchyme, et la force du coeur suffit pour opérer cette transition. »

    Harvey   démontre également que les valvules des veines ont pour but de faciliter le retour du sang vers le coeur.

    Malgré ses nombreux détracteurs, l’oeuvre de HARVEY   est complétée par :

    * MALPIGHI qui révèle l’existence des capillaires en 1677
    * PECQUET qui découvre le canal thoracique en 1647
    * BARTHOLIN et RUDBECK qui mettent en évidence les ganglions lymphatiques en 1652

    HISTORIQUE

    Plusieurs expériences d’injections intra-veineuses plus ou moins heureuses ont lieu dès l’antiquité et au Moyen-Age :

    * Ainsi, après l’enlèvement de la Toison d’Or, Ovide explique le retour à la jeunesse d’Eson grâce à l’injection de mille et une substances dans ses veines par Médée (Métamorphoses )
    * Au Moyen-Age, le Pape Innocent VIII subit, sans succès puisqu’il mourût, trois transfusions, qui coûtèrent la vie à trois jeunes hommes.
    * Au XVI ème siècle, on propose les infusions de lait pour rajeunir les vieillards.(Marcille FICIN : « les trois livres de la vie »)

    VILLARET et MOUTIER dans leur ouvrage de 1933 sur l’histoire des injections intra-veineuses, distinguent pendant le XVIIe siècle TROIS ETAPES :
     L’étape anatomique,
     l’étape expérimentale et théorique,
     enfin l’étape thérapeutique

    Avec HARVEY   débute l’ étape anatomique :en publiant sa découverte, il démontre la possibilité des injections dans les veines et indique même la manière de les pratiquer.L’anatomiste BORELLI infuse dans les vaisseaux du vin rouge. BORELLUS, quant à lui, étudie les vaisseaux du placenta en y injectant du lait

    L’étape expérimentale et théorique vient très vite ensuite :
    En 1638 POTTER, et en 1651 le moine français Robert Des Gabets proposent la transfusion sans l’exécuter.
    La première injection intra-veineuse est rapportée par SCHOTTUS ; à la cour du prince palatin Rupert, on s’amuse à injecter dans les veines des chiens du vin et de l’eau de vie.

    « Un gentil-homme curieux et digne de foy me racontait qu’un jour qu’étant, l’année 1642, dans la Haute Lusace, il avait veu chez un grand Seigneur passionné pour la chasse et qui nourissait beaucoup de chiens, un veneur qui prenoit plaisir à soufler par un os de poule, dans les veines de ses chiens, du vin d’Espagne ou de l’eau de vie qu’il tenoit à la bouche, qu’il faisait ensuite une ligature après quoy les chiens enyvrés ne cessoient de crier, qu’ils n’eussent dormy leur vin, que le même veneur guerissoit ses chiens malades par de certains médicamens qu’il injectoit de la même manière. »

    Pour ses contemporains, le premier à pratiquer les infusions est l’anglais Christopher WREN (1632-1723). Il injecte, en 1655, dans les veines d’un chien une solution d’opium dans du vin de Xérès. L’animal guérit très bien, après quelques moments de stupeur !
    BOYLE injecte le safran d’antimoine dans les veines d’un criminel « qui tombat, ou fit semblant de tomber évanoui ». Il recommande l’essai, dans les mêmes conditions, de cordiaux, d’antidotes , de diurétiques.
    CLARKE emploie du lait, de la bière, du petit lait et du bouillon. Il essaie également le sang mais sans succès.
    En 1664 , l’allemand MAJOR pense à injecter une liqueur médicamenteuse dans les veines. Son but est de trouver un remède de puissante énergie et que le malade puisse absorber sans grand effort.

    De plus MAJOR a l’idée de réaliser un référendum sur l’infusion parmi les savants de son temps. Il condense les réflexions de ses correspondants en une série de 86 propositions en latin. En voici quelques unes :

    * Le terme fatal de la vie est marqué pour chacun ; on ne doit donc point chercher à le prolonger par la chirurgie des infusions.
    * Si le malade vient à mourir pendant l’administration du remède, la faute du triste événement est facilement imputée au médecin et il peut être accusé d’homicide.
    * L’expérience sur les animaux est facile ; on ne peut s’en autoriser pour expérimenter sur l’homme.
    * Avec la liqueur injectée, un souffle malfaisant peut être projeté dans les veines et arriver jusqu’au coeur.
    * Le liquide d’injection doit-il être salé ou acide ou ammoniacal ?
    * L’infusion agira-t-elle sur la viscosité du sang, qu’on ne doit pas confondre avec sa coagulation ?

    L’étape thérapeutique débute en 1661.

    ELSHOLTZ injecte des substances médicamenteuses à treize soldats. Il en publie les résultats dans « Clysmatica Nova »
    L’ouvrage le plus important est celui de Michel ETTMULLER (1644-1683),médecin de l’université de Leipzig . Son « Dissertatio de chirurgia infusoria » publié en 1668, fut traduit en français dès 1691.
    Cette gravure ne figure pas une infusion comme cela a été souvent dit mais le traitement d’une plaie de l’avant-bras : l’avant-bras est en pronation, l’opérateur verse le liquide sur la plaie, ses instruments de chirurgie sont disposés à côté du patient.

    Ettmuller dans son ouvrage décrit :

     la finalité de l’infusion : « C’est de mêler promptement avec le sang et de porter au coeur le remède sans diminution de ses forces pour le distribuer de là dans toute la machine du corps et rendre son effet plus prompt et plus puissant. »
     la technique : nous y reviendrons
     les indications :

    # l’impossibilité d’avaler (paralysie, convulsions, inflammation des muscles du larynx et de l’oesophage)
    # une affection coeliaque
    # un mal désespéré.
    # -Les maladies subites et très aigues telles que la syncope, l’apoplexie, la forte épilepsie? ??

     les contre-indications : « l’infusion est dangereuse dans les femmes grosses, difficile et même inutile dans les petits enfants. »

     enfin les médicaments utilisés : « Il faut diversifier la liqueur qu’on veut infuser suivant la diversité des veües, les salino-volatiles tempérées et huileuses sont les meilleures de toutes, et après celles-cy les opiacées. »

    L’enthousiasme suscité par cette nouvelle méthode est malheureusement freiné par les accidents prévisibles que provoquent :

    # - des injections malpropres de liquides souvent septiques
    # - l’introduction massive d’air dans la circulation
    # - l’injection de substances toxiques de par leur propre nature

    mais surtout l’abandon de cette thérapeutique coïncide avec l’interdiction de pratiquer la transfusion.

    LA TRANSFUSION

    En 1666, l’anglais LOWER effectue avec succès la transfusion entre deux chiens, en mettant en communication directe l’artère carotide de l’un (par conséquent sacrifié), avec la veine jugulaire de l’autre . « L’opération terminée, le chien saute en bas de la table paraissant fort bien portant et depuis ne donna aucun signe de souffrance. »

    En 1667, COXE et KING décrivent une transfusion entre deux chiens mais de veine à veine et sans sacrifier un des deux animaux.

    1667 est surtout l’année où le français DENIS , philosophe et mathématicien, et son chirurgien   EMMERETZ réussissent la première transfusion chez l’homme afin de démontrer , je cite : « les effets que pouvait produire le mélange de sangs différents. »

    Voici le compte-rendu de l’opération faite à Paris , en l’Hôtel du comte de Montmor, quai des Augustins, tel qu’il fut rapporté dans le « Journal des Sçavants » en 1668 .

    C’était un porteur de chaise, fort et robuste, âgé d’environ 45 ans, qui pour une somme assez modique, s’offrit d’endurer cette opération.

    Comme il se portait fort bien et qu’il avait bien du sang? ?? on lui tira environ dix onces de sang (1 once=30,594g soit environ 300grammes) , et on lui rendit à peu près une fois autant du sang d’un agneau dont on avait ouvert l’artère crurale pour diversifier l’expérience.

    Cet homme, qui de son naturel était assez gai, fut de très belle humeur pendant toute l’opération, fit plusieurs réflexions, suivant sa portée, sur cette nouvelle manière de soigner, dont il ne pouvait qu’admirer l’invention et ne se plaignait de rien, si ce n’est qu’il ressentait une grande chaleur depuis l’ouverture de la veine jusqu’à l’aisselle.

    Aussitôt que l’opération fut faite, on ne put l’empêcher d’habiller lui-même l’agneau dont il avait reçu le sang ; ensuite de quoi, il alla trouver ses camarades avec lesquels il but une partie de l’argent qu’on lui avait donné, et nonobstant qu’on lui avait ordonné de se tenir au repos le reste de la journée, et qu’il promit de le faire, sur le midi, trouvant l’occasion de gagner de l’argent, il porta sa chaise comme à l’ordinaire, pendant tout le reste de la journée, et assurât qu’il ne était jamais aussi bien porté ;

    et le lendemain il pria pour qu’on n’en prît point d’autre que lui quand on voudrait recommencer la même opération. "

    DENIS pratique la transfusion chez d’autres personnes et notamment chez un fou qui, traité à la fin de 1667 semble guéri, quand ses troubles mentaux reprennent en 1668.

    Une nouvelle transfusion allait être pratiquée à la demande expresse de la femme de l’aliéné, « mais à peine l’opération fut-elle commencée, que le malade fut pris d’un violent tremblement de tous ses membres ; la transfusion ne fut pas faite et le malade mourut dans la nuit. »

    La femme du malade stimulée par les détracteurs de DENIS, attaque celui-ci qui de son côté, porte plainte : l’affaire vient devant le Châtelet de Paris. Nous sommes, rappelons-le en 1668.

    Ce tribunal rend une sentence où il décide

    « qu’à l’avenir la transfusion ne pourrait être faite chez l’homme sans l’approbation d’un médecin de la Faculté de Paris. »

    Il est à noter que DENIS était issu de la Faculté de Montpellier et que cette décision avait donc autant un caractère « humaniste » que politique.

    Cette sentence est suivie deux ans plus tard d’un arrêt du Parlement de Paris daté du 10 janvier 1670 déclarant :

    " Défense à tous médecins et chirurgiens d’exercer la transfusion du sang à peine de punition corporelle.
    Les épreuves extraordinaires sont généralement dangereuses : et pour une qui réussit, toutes les autres deviennent mortelles. "

    De ce jour, il ne devait plus être question d’infusion ni de transfusion !

    TECHNIQUES

    Les appareils et les méthodes auxquels ont eu recours les différents opérateurs ne sont guère moins variés que les substances qu’ils ont choisies.

    Au XVIIe siècle, la plupart des auteurs ont recours à la dénudation de la veine choisie pour faire les injections.

    Voici comment ELSHOLTZ procède pour sa première infusion chez l’homme :

    " Le premier souffrait d’un vieil ulcère au niveau de la jambe gauche qui commençait à suppurer. Je lui expliquais que j’allais ouvrir la veine crurale près de l’ulcère et injecter une très petite quantité d’une certaine liqueur balsamique à travers un tube fin.
    Quand il donnait son consentement, j’ordonnais à Andréas Horch d’ouvrir la veine.
    J’introduisais dans la veine ouverte une petite seringue remplie avec de l’eau de plantain, pinçant la peau contre l’ouverture. Je plongeais l’aiguille dans la veine sans rencontrer d’obstacle ni de difficulté.
    Ensuit j’appliquais un simple bandage sur la plaie. "

    Pour son opération , Elsholtz s’est servi d’une seringue en métal. La seringue existe depuis la plus haute antiquité mais à un état tout à fait rudimentaire.

    Voici comment , en 1757, est décrite la seringue employée dans ce genre d’opération :

    " La seringue commune est composée d’un cylindre d’étain (ou d’argent, de cuivre), creux, terminé par un tuyau beaucoup plus court et beaucoup plus petit.

    Quand on veut opérer, on remplit le cylindre d’une liqueur préparée selon le besoin auquel on la destine, ensuite on introduit le petit tuyau, et avec un piston qui ferme exactement la capacité du cylindre, on foule la liqueur qui sort avec une impétuosité qui est en raison composée de l’angustie de l’ouverture, de la fluidité du liquide, et de la force de celui qui presse. "

    L’injection peut se faire grâce au souffle de l’opérateur à travers un petit chalumeau.

    Diderot, dans son Dictionnaire Universel de la Médecine en 1748 représente la « seringue »comme une vessie fixée soigneusement à une tige creuse(le plus souvent tige de roseau) . Le liquide étant introduit dans la vessie, il suffit d’une forte pression pour déterminer son expulsion par le canal du roseau faisant office de canule.

    MAJOR employait un appareil similaire

    TRANSFUSION

    En 1638 Potter et Des Gabets qui propose la transfusion sans l’accomplir, propose une instrumentation. Celle-ci comprend deux petits tuyaux d’argent reliés par une bourse de cuir qui s’emplit par arrivée du sang , et se vide par pression.
    TARDY propose, pour éviter les inconvénients qui suivent l’ouverture des artères, qu’on fasse la transfusion de veine à veine.
    MAJOR est le premier à pratiquer la transfusion d’homme à homme selon cette méthode.
    Il est à remarquer qu’Emmeretz (le chirurgien   de Denis) sera le premier de ses contemporains à pratiquer la ponction veineuse directe sans dénudation préalable des vaisseaux.

    CONCLUSION

    Au XVIIe siècle, l’empirisme notamment sur la physiologie et sur la circulation fait que, hormis quelques rares exceptions, le premier et seul terrain d’expérimentation est l’homme.
    Les produits injectés ne répondent à aucun critère de logique.
    L’appareillage est simplifié au maximum.
    La conclusion peut être à cette époque celle de DRONSART dans sa thèse de 1824 :

    « Dans la très grande majorité des cas, le moindre inconvénient de l’infusion, c’était son inutilité. »