CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

L’Hémospasie : Une technique d’anesthésie générale insolite

Dupré Louis-Jean

  mise en ligne : lundi 26 juillet 2021


Obtenir l’anesthésie en déclenchant une perte de connaissance par des moyens physique est une technique très ancienne, Chez les Assyriens, les Sémites et les Egyptiens, les circoncisions pouvaient être réalisées avec la compression des carotides. Cette méthode n’a pas vraiment été utilisée en Europe. Seule la compresson nerveuse pour obtenir l’anesthésie locale a été réellement utilisée.

Junod 1875 hemospasie

Victor Theodore Junod (1809-1881) est né dans le Jura suisse. Cette origine montagnarde l’a amené au début de ses études de médecine alors qu’il n’avait que 20 ans, à parcourir les Alpes, les Pyrénées, l’Etna, en s’intéressant aux effets de l’altitude sur le corps humain. Il s’est particulièrement penché sur les notes prises par le Docteur Michel Gabriel Paccard (1757-1827) lors de la conquête du Mont-Blanc en 1786. C’est ce qui l’a incité à développer les techniques d’aérothérapie que ce soit par compression ou par dépression.

L’hémospasie (du grec : attire le sang) consiste à isoler une ou plusieurs parties du corps dans un espace rigide clos pour y faire un certain degré de vide et ainsi attirer une partie du sang à ce niveau. A l’arrêt de la dépression, le sang reprend sa place dans l’organisme. Junod donna le nom de dérivateurs aux instruments qu’il fit construire. Ces appareils ont d’abord été fabriqués en cristal (fig1), ce qui permettait de voir au travers, mais par la suite en cuivre pour en réduire le coût et en faciliter l’entretien. Un manchon de caoutchouc à l’extrémité permettait d’assurer l’étanchéité. Un petit robinet relié à une simple pompe (plus tard équipée d’un manomètre) pour faire la dépression ou laisser secondairement rentrer l’air très progressivement. Ces appareils ont été au catalogue de la maison Charrière entre 1844 et 1867. (fig 2)

Junod proposa d’abord cette technique dans le traitement de certaines phlegmasies, mais très vite il multiplia les appareils et les indications. Il présenta à partir de 1835, de nombreux mémoires sur cette technique thérapeutique à l’Académie des Sciences. Un de ces article est intitulé : « Mémoire sur les effets anesthésiques de l’hémospasie » et aurait été inséré selon l’auteur dans la Gazette Médicale de 1838 (Malheureusement nous ne l’avons pas retrouvé dans cette revue). L’auteur avait recours à des hémospases allant jusqu’à la lipothymie et la syncope pour supprimer la douleur dans certaines opérations chirurgicales de courte durée nécessitant un bon relâchement musculaire.

L’hémospase peut être divisée en trois stade, l’hémospase simple, l’hyperhémospase et l’hémospase lipothymique qui aboutit à la syncope. C’est elle qui est utilisée pour l’anesthésie. Cette phase est obtenue en installant un appareil sur chaque jambe et en utilisant un décliveur, qui est un lit permettant la verticalisation (fig 3). L’anesthésie est ainsi obtenue en moins de 30 minutes. Lors de la manipulation, l’auteur rapporte une discrète hypothermie, un affaiblissement du pouls et une bradycardie. Le réveil est obtenu en quelques minutes en laissant entrer l’air dans les appareils et en inversant la position du décliveur. Si les fonctions intellectuelles récupèrent très rapidement, il faut plus de 48 heures pour récupérer le volume initial des membres inférieurs. Junod ne retient pas de risque de phlébite

La quantité de sang déplacée a pu être estimée en remplissant l’appareil en place, d’eau dont on apprécie le volume. A la fin de l’hémospase, on recommence l’opération. La différence de volume correspond pour l’auteur, à la quantité de sang déplacé. Dans une hémospase simple ce volume est d’environ 1.5 litres et dans une hémospase lipothymique, de 3 à 3.5 litres.

Parmi les interventions réalisées avec ce type d’anesthésies par l’auteur, il rapporteune luxation irréductible du bras, une opération de la cataracte, une exploration d’une plaie oculaire (sur un médecin), des réductions de hernies étranglées …

Technique surprenante, l’anesthésie hémospasique n’a duré que très peu de temps avec l’apparition de l’anesthésie par inhalation. Les indications étaient limitées à des gestes très courts. Il ne semble pas non plus, que les confrères de Junod aient été convaincus par le côté anodin de la technique, vanté par l’auteur.

Junod a publié de nombreux ouvrages sur l’hémospasie et sa technique sera reprise par de très nombreux auteurs au XIX° siècle. Mais le travail le plus complet est : Junod VT. Traité théorique et pratique de l’hémospasie. Paris, G Masson, 1875, 380p.

Figure1 : Bourgery.Traité complet de l’anatomie de l’homme, 1839, figure 28

Figure 2 : Dérivateur du membre inférieur de Junod. © Alex Peck Medical Antiques (avec l’aimable auutorisation d’Alex Peck)
© Alex Peck Medical Antiques


Figure 3 : Le déclivateur. : Junod VT. Traité théorique et pratique de l’hémospasie 1875