CLub de l'Histoire de l'Anesthésie et de la Réanimation

Témoignage de la vie professionnelle (1944-1988) du premier médecin anesthésiologiste de Marseille

Hartung Louis (1924-2018)

  mise en ligne : samedi 14 novembre 2020




Ce témoignage a été obtenu par le Pr Alain Neidhardt de Besançon, et est paru sur le site du Musée de sciences médicales de Besançon (https://www.chu-besancon.fr/museum/).

Avec l’autorisation du Pr. Neidhardt, nous avons repris ce témoignage en l’illustrant en fonction du texte.

Anesthésiste reconnu de Marseille, Louis Hartung a conservé de nombreux objets dont il a fait don aux musées d’anesthésie de Paris, de Besançon et de Lyon.

Nous l’en remercions ainsi que son fils et sa fille qui nous ont permis de récupérer ces objets.

Classe 43, j’ai échappé au STO car j’étais inscrit à l’Année Préparatoire de Médecine (APM) et de ce fait dispensé de cette peine ! … Ce ne fut pas volontaire mais Vichy avait signé ce jour là un texte qui est resté ignoré.

J’ai subi 1940 et, le 16 juin, mon père m’ainterdit de quitter le pays : « Tu es trop jeune, cette guerre va durer et elle te rattrapera… Promet moi de ne pas quitter ce pays  ! » Il était Maître Principal Marine (Aéronavale dès 1911, alors aviation Maritime). Sa famille résidait à Chamonix – Mont Blanc où son père Adam, était arrivé après la prise de l’Alsace en 1870 ! … Et j’ai découvert, il y a peu, qu’il était « Bavarois », hostile à Bismarck donc à l’Allemagne impériale. Je ne sais pas exactement d’où il provenait dans cet état fier et indépendant. Mon père ne m’en a jamais parlé. Ses sœurs l’ont fait pour lui bien plus tard !

Mon attrait pour la médecine remonte à mon enfance, car j’étais très fragile et, handicapé par des problèmes pulmonaires. Cela ne m’a pas empêché de passer mon certificat d’études à Barjols, 1er du canton avec pas mal de points d’avance sur le second. Cela m’a permis de passer le concours d’entrée du lycée Mignet à Aix-en– Provence (950 candidats pour 125 places, je fus 6ème) les sciences naturelles m’ont fortement attiré, et la médecine aussi !

J’ai vu mourir le fils d’un ami d’enfance de mon père (Henri Payot, dont le père avait été le Recteur d’Aix). Ce garçon, âgé de plus d’une année sur moi, a développé en 1943 une suppuration pulmonaire gauche. Son père, Henri, capitaine de réserve – artillerie de montagne, l’a emmené en 1943 à Aix voir un docteur, Aubert Victor, chirurgien   des hôpitaux (Il avait réussi en 1923 la première exérèse pulmonaire (L.S.G.) sous péridurale, apprise à Turin chez Dogliotti. Ceci ne me fut connu qu’en 1944-45) et qui lui a dit : « Je pourrais opérer votre fils, mais je n’en ai pas les moyens ! » Il est mort d’hémoptysie en février 44 et en août 44, je savais réaliser une A.G. en circuit fermé ! J’en éprouvai un sentiment de tristesse qui m’a suivi toute mon existence.

A l’APM, nous avions un peu de temps libre, le matin, et mon père m’avait trouvé, à Marseille, un poste de surveillant d’internat à l’Ecole des Electriciens à St. Barnabé. J’avais donc le gîte et le couvert assurés dans cette ville que je ne connaissais pas. En janvier 1944, je me suis rendu au bureau du personnel de l’A.P.H.M2. pour leur proposer ma candidature éventuelle dans un service où l’un de mes amis d’enfance était externe ! Cela fut accepté et je ne fus pas le seul par la suite ! Dans ce service de chirurgie du Dr Robert de Vernejoul, j’ai été reçu à bras ouverts car le sang ou les odeurs m’indifféraient et, étant capable d’utiliser ma main droite aussi bien que ma main gauche, les internes en chirurgie m’apprirent beaucoup de choses en peu de temps !

Je me suis aperçu en juin 44 que j’avais accumulé des connaissances qu’un garçon de 3ème année n’avait pas. Je savais faire des appendicites, hernies, réduction de luxation et plâtres. Et surtout, j’avais été épouvanté de découvrir que dans ce service, tout comme ailleurs, la transfusion sanguine était ignorée ; or, en décembre 1939, il y avait eu dans l’Illustration un article de plusieurs pages sur la transfusion aux armées où tout était dit et que je connaissais par-cœur. En 15 jours j’ai donc eu cette responsabilité, limitée au « Jouvelet » (appareil d’accélération de perfusion et de transfusion) et je ne pouvais que constater l’absence de transfusion peropératoire et même de solutions intraveineuses. J’avais été orienté sur-le-champ vers l’appareil d’Ombrédane et l’usage de l’éther.
En peu de jours je fus de plus en plus inquiet par ce que j’étais obligé de faire.
Un arrêt respiratoire était traité par les pompiers en balançant le sujet. Cela m’a étonné et horrifié.

Appareil de Jouvelet et Henry pour transfusion conçu en 1930


Appareil d’Ombrédanne


Brancard basculant d’Eve pour ventilation artificielle

Puis, un jour, en avril 44, j’ai aidé pour une intervention sur le colon, un interne qui m’a semblé lointain sur son champ opératoire. Il m’a regardé, surpris, et m’a dit, très simplement, qu’il n’était intéressé que par la chirurgie thoracique. Je lui ai parlé de mon ami et il m’a alors raconté l’histoire du Dr Aubert Victor, l’ex-chef de service ! Il s’appelait Henri Métras, puis le choix l’a éloigné du service.

Et il y eut, le 27 mai 1944, le bombardement de Marseille par l’U.S.Air-Force (de 10h45 à 11h30). Dans un service voisin, le bombardement fini, je suis allé voir les blessés qui arrivaient en grand nombre. Le chaos ! J’y ai créé un centre de triage que j’ai laissé rapidement à un interne car il y avait déjà plus de 15 opérés, réservés pour le service spécialisé en chirurgie abdominale. Le patron était l’un des meilleurs de Marseille. Après deux jours et deux nuits, tout fut fini et le temps des explications pour moi était venu. J’avais dans le service « Dussaud-hommes », reçu de 13 à 14h30, plus de 90 blessés qui moururent en quelques instants&.Personne n’a pu me donner une réponse à cela ! Seul le docteur Serafino, un Corse de Bonifacio, pourtant agrégé de chirurgie 3 mois avant, tenta d’en éclair- cir les raisons mais son explication du choc ne tenait pas la route !
En numéro trois, j’avais reçu un officier allemand, blessé sur la Canebière par une bombe et il avait à l’abdomen gauche une blessure qui m’avait poussé à porter le diagnostic de rupture certaine de la rate, peut-être un rein et l’angle colique pouvaient être intéressés. Le patron m’avait dit : « Il est troisième, il reste troisième, c’est un blessé ». Nous savions tous que le patron était le N°1 de la médecine pour la résistance. Je me suis donc occupé de ce blessé ; ce fut un peu long mais il était en bonne santé, natif de Hambourg, il parlait français et Anglais…Avocat, je l’ai suivi avec beaucoup d’intérêt, avec des perfusions sous-cutanées et au troisième jour, les filles m’ont dit : « Retourne le chez lui à Cantini » C’était l’hôpital militaire allemand. Je leur ai dit que j’attendais qu’il reprenne son transit ! Ce fut fait le lendemain matin et une ambulance allemande est venue le chercher avec mon compte-rendu en français et en anglais. Le lendemain-matin, j’ai pu quitter le service vers 11 heures et, à vélo, suis allé à l’hôpital militaire. J’y ai été très bien accueilli et le chirurgien   responsable du blessé m’a remercié pour ce qui avait été fait car il m’a dit qu’il n’aurait pas pu le tirer d’affaire, les hémorragies étaient très importantes à cette époque. En le quittant, je lui ai demandé s’il pouvait me consacrer un petit moment d’explications (sur l’évolution du choc). Il me répondit : « votre expérience fut la mienne en mai 1940 quand nous avons pénétré en Belgique, dans le fort de Louvain, avec nos parachutistes. Je n’ai pas pu avoir une réponse valable. Puis, je suis allé avec Rommel, en Cyrénaïque et, un jour, nous avons capturé un hôpital anglais ! J’y ai récupéré nos blessés et j’ai rencontré mon équivalent anglais. Ils m’ont expliqué ce qu’ils pouvaient faire et m’ont montré matériel et documentation. » Après un long entretien, je suis reparti avec toute la documentation « La voici, je vous la prête mais, rendez-la-moi, je vous en prie !  » Et en partant, il m’a dit, avec un grand sourire, « mais je pense que dans peu de temps, vous aurez tout cela chez vous ! » Je lui avais avoué que je connaissais cet incident sur- venu en Cyrénaïque, « Comment le saviez-vous ? »… « Par la radio anglaise »… Un grand sourire et il m’a tendu la main. Je lui ai rendu cette documentation le 5 juin au matin. Le 6 fut le « D.Day » et je ne l’ai pas revu.

Tout fut arrêté dans Marseille pour les écoles et je suis revenu à Barjols (à bicyclette, un peu chargé et souvent contrôlé par les Allemands qui m’ont toujours laissé passer : « Brassard Croix-Rouge D.P. » Puis nous avons assisté à la « préparation » du littoral, pour mon
père, c’était certain, mais dans le milieu résistant, personne ne pouvait juger de cela par manque d’expérience !

Au débarquement j’ai monté, le 15 août 1944, une sorte de poste de secours dans les locaux de la Croix-Rouge ! Et après trois jours de combat j’ai pu demander aux Allemands occupant le pays un cessez-le-feu de trois heures pour évacuer trois blessés graves car, j’avais appris que dans la nuit du 18 au 19 août, un « Evac-hôpital » allait se monter dans la nuit ! Les filles du téléphone gardaient le contact avec les villages libérés. Je les ai évacués le matin sur une camionnette à gazogène et la libération arriva le 19 à 8h30.

Je fus seul à recevoir les Américains…Quelle aventure ! Et, le 23, j’ai pu aller en vélo voir cet hôpital U.S. J’y fus reçu à bras ouverts, mes blessés étaient convalescents et j’y ai trouvé tout ce que je voulais ! Il y a eu même un infirmier qui était de la Louisiane. J’avais une sœur de mon père, mariée en 1919 à un G.I., Alvin van Broklyn, qui était le chef jardinier de St. Martinville et cet infirmier connaissait un peu mon oncle par son père.
Je fus reçu à cet hôpital et y ai appris très vite ce que je voulais savoir. La connaissance de la langue m’avait servi déjà pour le village, mais là, ce fut un peu particulier. Ils sont partis au bout de trois semaines mais j’avais déjà une bonne expérience clinique ; anesthésie générale au penthotal, pénicilline, et urgences variées. Tout le « thorax » partait à Londres au Brompton Hospital SW1, que j’ai bien connu par la suite.

Revenu à Marseille en octobre, personne ne m’a cru dans le service ! Seule, la major (chef infirmière) qui, elle, avait connu Victor Aubert, connaissait un peu tout cela. Ma première année a commencé et je ne pouvais rien faire de ce que j’avais appris !

Sur ce, j’ai été mobilisé en fin décembre 44 et j’ai continué à perdre mon temps ! Puis, l’instruction faite, j’ai été placé comme infirmier de 2ème classe dans un hôpital complémentaire à Montolivet, avec un chef de service, chirurgien   des hôpitaux et professeur d’anatomie, Michel Salmon que je connaissais déjà. Là, j’avais l’espoir de pouvoir un peu remuer les choses ! Ce qui fut fait en février grâce à un médecin-colonel de l’U.S. Med. Service, rencontré lors d’une soirée un vendredi ! Mon histoire racontée, il m’a dit connaître ceux de cet EVAC5 et il pourrait me recevoir pour continuer mon instruction, si les Français l’acceptaient. Cela m’a pris trois semaines mais je conservais mes gardes à Montolivet. Je suis resté avec eux jusqu’à la fin mai 1946, date de leur retour aux U.S.A. J’étais alors déjà autonome chez M. De Vernejoul. Mais l’histoire devait continuer.

C’est ainsi que j’ai commencé à vivre, dans la journée, au « 23th. General Hospital” U.S.M.D., à la Timone. L’entrée du Bd. St. Pierre était à une dizaine de mètres de l’actuelle et était le domaine des MP. Arrivé en vélo à 0830, j’y restais jusqu’à 18 h.

Je fus pris en charge par le médecin-capitaine Richter M. D., Anesthésiologiste, originaire de New York. Il fut très proche de moi après avoir écouté mon aventure de 1943-1944-1945 ! Membre de la Société d’Anesthésiologie de New York, il était très compétent et curieux sur les progrès à faire. Il y a eu, sur-le-champ, une parfaite entente entre nous deux ! Je lui dois beaucoup car il avait apprécié mon passage dans cet EVAC au nord de Barjols en août- septembre 1944 ; je me suis d’ailleurs très vite rendu compte que j’y avais beaucoup appris. Dès mon arrivée, il m’a fait un programme de travail ! Théorie, références aux ouvrages de la bibliothèque de l’hôpital (trois ou quatre) et mise en pratique, en ce sens que tout acte se faisait d’un commun accord mutuel avec explication préalable, le tout, avant de rencontrer le patient. Le bloc était très agréable comparé à celui sous tente de l’EVAC de Rognette, en
1944.

En effet, l’hôpital avait pu s’installer dans un bâtiment à un étage, mais très long. J’en avais entendu parler comme étant l’hôpital « des fous » ! et la verrière du bloc, encastrée dans la façade est du premier étage, était devenue la salle d’opération principale, très spacieuse, et très lumineuse. Le capitaine Richter, malgré une amitié naissante, évidente, n’en fut pas moins un enseignant très proche, toujours accès sur l’objectif de me mettre en situation de responsabilité, responsabilité par-devers lui-seul évidemment !

J’avais déjà acquis un bagage sérieux, mais il était devenu rapidement évident que ceci demandait l’acquisition d’un bagage plus riche en théorie, au départ. Un mois après mon arrivée, Richter me dit, un matin, « Aujourd’hui, c’est vous qui décidez des doses, des
techniques anesthésiques, anesthésie générale, éther, pentothal
 » et, à ma grande surprise, aussi pour les anesthésie locales, souvent utilisées à bon escient et avec de très bons résultats !

Par exemple, l’anesthésie caudale par le trou sacré du coccyx était utilisée pour la chirurgie des membres inférieurs, circoncisions, hernies … Cela me fut très utile pour passer à la péridurale, plus tard ; mais la rachianesthésie était employée avec succès, le tout, avec de la procaïne en cristaux (Ampoules de 1g) et diluée en fonction de l’opération. Ce fut très intéressant mais l’apprentissage de l’anesthésie à l’éther, en circuit fermé, fut très important : je me suis éloigné de l’ « Ombrédanne » avec une évidente satisfaction.

Puis, Richter, sachant mon lointain objectif, la chirurgie thoracique, me montra comment obtenir, après intubation trachéale, une respiration spontanée, supprimée puis rétablie. Le laryngoscope utilisé était très différent de celui des O.R.L. (Chevalier-Jackson  , de Philadelphie). La poignée contenait les deux piles et la lame était une « Guedel » adulte. Cette lame m’a accompagné, par la suite, tout au long de mes heures de bloc opératoire.

Ma présence au « 23th. General Hospital » était en principe une formation par l’observation (ceci fut mentionné dans le document remis lors de la fermeture de l’établissement en mai 1946.)

Cependant, très vite, Richter me mit en situation tout en restant à côté de moi… Puis, un jour, une infirmière anesthésiste (grade de sous-lieutenant) le remplaça avec un grand sourire. Je la connaissais, bien sûr, et avais apprécié ses qualités. La présence active de cette infirmière se fit de plus en plus lâche mais, toujours, il y avait une discussion sur ce qui se passait ! Un mois après, elle m’a offert, un matin, un volumineux traité : « Anesthesia », de Lundy que j’ai toujours. Elle était de Seattle (Oregon)…Mais tout ce personnel n’était pas avare de conseils, de récits détaillés de leurs expériences, toujours au bloc mais jamais au mess ou sous la tente. La zone « personnel » était sur l’actuelle sur- face de l’Est de la récente faculté de médecine, à peu près là où est construit l’amphithéâtre…

Le mois de mars venait de commencer et j’ai eu, un jour, une grande surprise en arrivant au mess pour dé-
jeuner ! Le sergent-chef du garage m’attendait ! Il me dit simplement : « Doc, passez me voir quand votre journée sera finie ! » Ce que je fis et, à mon grand étonnement, il me présenta une motocyclette bicylindre avec un grand pare-brise orné d’une croix rouge. Une Harley-Davidson, comme celles des M.P. « C’est pour vous » - « Mais je n’ai aucun permis pour cela ! » fut ma réponse mêlée à un grand étonnement… Alors, il me fit faire des circuits pendant une heure devant le garage. Le lendemain, il me remit un équivalent de permis de conduire « U.S. Army » pour moto et auto- mobile. Je lui avais raconté avoir appris à conduire une automobile avec mon père en 1939 ! A cette époque, les fils des mobilisés pouvaient obtenir un permis de conduire dès dix-huit ans et mon père, un ancien de Sochaux, avait acheté en 1938 une des premières 202 Peugeot.
Mais très vite, après avoir quitté l’hôpital, je fus arrêté sans arrêt pendant une journée par les M.P. Un militaire français conduisant une motocyclette
« U.S.Army », cela n’était pas évident pour eux. Mais dès le lendemain, cela fut remplacé par des « Hi, Doc ! » Mais en arrivant à l’hôpital complémentaire de Montolivet, le soir, j’ai eu à subir d’évidentes jalousies …